La politique agricole commune intrigue l'étudiant en intégration européenne, non seulement en raison de son avance sur les autres politiques communes, mais aussi en raison de son hermétisme. Les moyens financiers qu'elle met en œuvre représentent presque 50% du budget de l'Union [voir la section 3.4]; les instruments qu'elle utilise sont extrêmement variés et les noms qu'elle leur donne semblent faits exprès pour tenir à l'écart le non-initié. Lorsqu'on approfondit l'examen, cependant, on reconnaît que la complexité de la politique vient surtout de la complexité des situations naturelles (conditions de production et de commercialisation des différents produits) et économiques (quinze pays à structures et conditions climatiques différentes) auxquelles elle est confrontée.
Malgré sa complexité, la PAC a bien réussi ses objectifs. Les droits de douane, les restrictions quantitatives et les mesures d'effet équivalent ont disparu et les échanges entre les États membres ont été totalement libéralisés. Le marché agricole unique signifie qu'une marchandise originaire d'un État membre peut être stockée dans un autre État membre et être commercialisée dans un troisième. Elle peut être exportée vers les pays tiers depuis n'importe quel État membre. Les marchandises des pays tiers peuvent, quant à elles, entrer dans le marché commun en passant les frontières d'un quelconque État membre. Cette libéralisation a conduit à un élargissement notable de la gamme des produits agricoles et alimentaires offerts aux consommateurs.
De plus, l'organisation commune des marchés a préservé le marché agricole européen des grandes fluctuations du marché mondial. En période normale, elle a assuré la stabilité du marché par une politique d'étalement de l'offre (stockage, majorations mensuelles), d'écoulement des surplus (restitutions, dénaturation) ou inversement d'accroissement de l'offre (importations depuis les pays tiers, prélèvements à l'exportation). En période de crise, elle a eu recours à des mesures drastiques qui sont allées de l'interdiction d'importation ou d'exportation jusqu'au retrait du marché d'une partie de la production ou même jusqu'à la réduction des facteurs de production.
La stabilisation des marchés n'est pas un but en soi, mais un moyen d'atteindre les autres objectifs de la politique agricole commune et notamment celui de la sécurité des approvisionnements en produits alimentaires. En effet, grâce à la PAC, l'Union européenne est mise à l'abri de toute pénurie grave de denrées alimentaires, pénurie qui aurait été lourde de conséquences, non seulement pour la politique agricole commune, mais aussi pour l'intégration européenne. Il suffit de comparer l'abondance en produits alimentaires de l'Europe de l'Ouest à la pénurie de ces produits dans l'Europe de l'Est, avant et après la chute des régimes communistes, pour réaliser le succès de la PAC. Il faut aussi comparer l'indépendance alimentaire de la CE/UE avec sa dépendance du pétrole importé pour mesurer la valeur de cette autarcie [voir la section 19.1.1]. Il faut aussi reconnaître que le prix de l'indépendance alimentaire de la CE/UE n'a pas été excessif. Bien sûr, le niveau des prix communs correspond au niveau de développement industriel et social de l'Europe. Ces prix ne sont évidemment pas toujours inférieurs à ceux du marché mondial.
En fait, les marchés agricoles opèrent désormais dans le contexte de la mondialisation. Les réformes successives de la PAC l'ont davantage axée sur le marché, ont réduit le nombre de mesures de régulation de l'offre et ont rendu les agriculteurs de l'UE plus réactifs face à l'évolution des prix. Il importe de continuer à orienter davantage l'agriculture vers les besoins du marché et de permettre ainsi aux agriculteurs de l'UE de mieux réagir aux signaux du marché, tout en assurant une concurrence loyale et en favorisant une agriculture durable dans toute l'UE et en garantissant une offre adéquate de denrées alimentaires. Il est indispensable de poursuivre les travaux en matière d'innovation, de recherche et de développement de la production agricole, en particulier pour améliorer son efficacité énergétique, la croissance de sa productivité et sa capacité à s'adapter au changement climatique. Il importe notamment de faire en sorte que les politiques relatives aux biocarburants s'inscrivent dans la durée, en fixant des critères de durabilité pour la production des biocarburants de première génération et en encourageant le développement de biocarburants de deuxième génération fabriqués à partir de sous-produits.
L'ainsi dit "modèle européen de l'agriculture" vise au développement durable des zones rurales au moyen d'une agriculture diversifiée et multifonctionnelle. La nouvelle PAC comprend deux volets: une baisse des prix institutionnels visant à renforcer la compétitivité internationale de l'agriculture européenne; et un niveau de vie équitable pour la communauté agricole basé sur les aides aux revenus agricoles et au développement rural. Tout en contribuant à créer une agriculture multifonctionnelle, durable et compétitive, la nouvelle réforme de la PAC contribue au développement durable. La production des matières premières renouvelables, la qualité et la sûreté des denrées alimentaires, la préservation de l'environnement, des espaces naturels et de la vitalité du monde rural sont considérés comme des services à la société, qui doivent être rétribués pour être sauvegardés pour les générations futures.
Les agriculteurs en Europe sont une catégorie socio-économique spéciale, que les autres Européens apprécient comme les racines de leurs traditions et cultures millénaires. Or, le nombre des agriculteurs en Europe est déjà si bas, que l'abaisser encore serait catastrophique pour les cultures, les campagnes, les paysages et même les traditions millénaires de l'Europe, dont les paysans sont les conservateurs. Le régime agro-environnemental, intégré dans les organisations communes de marché et le soutien au développement rural, reconnaît aux agriculteurs, à côté de leur fonction de producteurs, une deuxième fonction, celle de conservateurs des paysages et des patrimoines ruraux. Dans une Europe qui s'urbanise de plus en plus, cette nouvelle fonction est peut être aussi essentielle pour es citadins en manque d'oxygène et de calme que la nourriture que leurs procurent les agriculteurs.